Depuis le 7 octobre 2023, les positions de Kais Saied sont les plus radicales de tous les chefs d’Etats arabes. Balayant la solution à deux Etats, le président tunisien revendique une Palestine « du fleuve à la mer ». Le bémol ? Une proximité exceptionnelle avec l’Italie de Meloni, fervent soutien de Netanyahu.
La présidente du conseil des ministres italiens a été reçue au Palais de Carthage, le 31 juillet. Une visite annoncée seulement quelques heures avant sa tenue, suscitant ainsi une avalanche de questions sur ses motifs. Le communiqué de la présidence tunisienne évoque vaguement des discussions pour un renforcement de la coopération bilatérale dans des domaines tels que « le transport, la santé, l’agriculture et l’énergie ». Toutefois, il s’attarde sur deux points : la migration notamment le rapatriement des migrants irréguliers en provenance d’Afrique subsaharienne, et le génocide en cours à Gaza.
S’il existe une convergence de vues entre Meloni et Saied au sujet de la migration, leurs visions de la question palestinienne sont radicalement opposées. L’actuel gouvernement italien ne diverge pas de ses prédécesseurs en tenant une posture atlantiste plus favorable à Israël qu’aux Palestiniens, surtout avec la proximité particulière entre Meloni et Trump.
Meloni, l’amie de Netanyahu
Deux semaines avant la visite de Meloni à Tunis, quand l’Union européenne a examiné la possibilité de suspendre l’accord d’association qui la lie à Israël, l’Italie a voté contre. En cela, elle rejoint nombre de gouvernements européens d’extrême droite comme celui du Hongrois Viktor Orban. Alors qu’historiquement, ce bord politique était connu pour un antisémitisme virulent, la stratégie de Netanyahou depuis des années est d’absoudre les crimes passés en contrepartie d’un soutien inconditionnel.
Après l’émission par la Cour pénale internationale, le 21 novembre 2024, d’un mandat d’arrêt visant le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou et son ministre de la Défense, Yohav Galland, l’exécutif italien a semblé tergiversé. Alors que le ministre italien de la Défense Guido Crosett a affirmé que son pays appliquerait le mandat, le vice-président du Conseil, Matteo Salvini a considéré les responsables incriminés comme les bienvenus en Italie. Pour sa part, le chef de la diplomatie, Antonio Tajani, a évoqué des « immunités à respecter ».
Le 20 janvier 2024, le ministre des Affaires étrangères déclare que l’Italie n’envoie plus d’armes à Israël depuis le 7 octobre 2023, démentant une accusation venant de l’opposition de gauche. Les journalistes ayant voulu vérifier cette information se sont vu opposer le secret défense. En tout état de cause, l’Italie a autorisé les Etats-Unis à utiliser des bases aériennes situées sur le territoire italien pour l’envoi d’armes américaines à Israël.
Le 21 octobre 2023, Giorgia Meloni se rend à Tel-Aviv où elle rencontre Netanyahu au quartier général de l’armée de l’occupation sioniste. Elle y déclare notamment que le Hamas a « la volonté d’éliminer les juifs » et commis « un acte antisémite ». Elle réaffirme que l’Italie « défend le droit d’Israël à exister et à assurer la sécurité de ses citoyens ». Lors du vote du 12 décembre 2023 à l’Assemblée générale de l’ONU pour un cessez-le-feu à Gaza, l’Italie s’abstient.
Dès le 8 octobre 2023, Meloni appelle Netanyahou et l’assure que « l’Italie se tient aux côtés d’Israël ». Contrairement à d’autres pays, Rome ne réagit pas quand le commissaire européen Olivér Várhelyi menace, le 10 octobre 2023, de suspendre toutes les aides à la Palestine. D’ailleurs, bien avant le 7 octobre, en mars 2023, quelques mois après son arrivée au pouvoir, Meloni a réservé un accueil chaleureux à Netanyahou.
Saied pour une Palestine « du fleuve à la mer »
Pourtant, cela ne semble pas affecter la relation entre Saied et Meloni comme en atteste la dernière visite éclair de la cheffe italienne à Tunis. Dans le communiqué de la présidence tunisienne, on peut lire que Kais Saied a « rappelé la position constante de la Tunisie en faveur du droit du peuple palestinien à ériger un Etat totalement souverain sur l’intégralité de la terre de Palestine ». Ce point ne figure pas dans la communication officielle italienne. En outre, l’évocation par Saied de la question palestinienne est moins spectaculaire que lors de son entretien avec Mossaad Boulos, le conseiller diplomatique de Donald Trump.
Il est peu de dire que les positions du président Saied sur la question palestinienne sont les plus tranchées, du moins au niveau des déclarations. En 2019, lors du débat d’entre-deux-tours de la présidentielle, l’enseignant de droit constitutionnel marque les esprits. Interrogé sur une éventuelle normalisation avec l’entité sioniste, le candidat s’emporte : « Il s’agit d’une haute trahison ! ». Le passage fait le tour du monde arabe.
Le soir du 7 octobre 2023, le communiqué de la présidence est applaudi jusque dans les rangs de l’opposition. On y lit notamment que « la Tunisie se tient inconditionnellement aux côtés du peuple palestinien […] qui a le droit à reprendre toute sa terre et d’y créer un Etat dont la capitale est Al Qods ». Lors des sommets arabes ou musulmans, Tunis émet systématiquement des réserves sur la solution dite à deux Etats. Si les paroles sont souvent plus virulentes que les actes (tergiversation sur la loi criminalisant la normalisation, refus de se joindre à la plainte sudafricaine contre Israël devant la Cour internationale de justice), la position tunisienne tranche avec le soutien occidental et l’attentisme arabe.
Le 29 janvier 2024, Kaïs Saïed a assisté à Rome au sommet Italie-Afrique. Et la leader du parti postfasciste Fratelli d’Italia a été la dirigeante étrangère qui s’est le plus rendue en Tunisie en 2023. Quelques jours après la polémique du 21 février 2023 sur les migrants subsahariens, Meloni est la première dirigeante à apporter son soutien aux autorités tunisiennes. Multipliant les déplacements en Tunisie, elle parvient à signer, en juillet 2023, un mémorandum d’entente global entre Bruxelles et Tunis.
La relation privilégiée entre Kaïs Saïed et Giorgia Meloni est vitale pour le pouvoir tunisien et pour les autorités occidentales. Elle permet au régime tunisien une reconnaissance et indulgence des capitales occidentales tout en garantissant à ces dernières la poursuite de l’arrimage de Tunis à l’Ouest. Elle bénéficie par ailleurs du regard bienveillant de l’Algérie de Tebboune, autre allié de Meloni et soutien de Saied. Pour importante qu’elle est, la cause palestinienne ne semble pas avoir altéré ce lien entre Tunis et Rome.
